jeudi 2 octobre 2008

Vigne et vin...

Après les princes d’Église et les seigneurs presque laïcs, ce sont les poètes qui s’approprient la vigne et le vin, comme François Villon qui les chante dans son Testament, les poètes et les prosateurs de tout poil !
C’est que le vin, calmant les ardeurs belliqueuses des hommes, rapproche les individus et les peuples, apaisant même parfois les terribles guerres de religion (On en aurait bien besoin aujourd’hui, dans ce monde où les autoproclamés représentants du bien prétendent mettre au pas les suppôts du mal ! Mais… la loi Evin est passée par là, une nuit -ou un jour- de grand vide habituel dans notre Assemblée Nationale… Evin… et…vin !)
Romain Rolland l’écrira, plus tard, en 1918, dans Colas Breugnon :
Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix cantiques à Bacchus, le seul dieu sur lequel nous ne disputions pas… Bacchus est un dieu de bonne souche, bien française…, que dis-je ? chrétienne, mes chers frères. Buvons donc, mes amis, à notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau sang vermeil coule sur nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues et nos âmes, et verse son esprit doux, généreux et railleur gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang.

Quelques siècles avant lui, Montaigne n’avait pas hésité à déclarer à qui voulait bien l’entendre qu’il préférait que son fils apprît à parler dans les tavernes plutôt qu’aux écoles de la parlerie !
Pensait-il déjà à… l’ENA, notre si précieuse École Nationale d’Administration ?
C’est que le vin forge aussi la langue :
Chez Rabelais, nous dit Gilbert Garnier dans son Histoire sociale et culturelle du vin, on le chopine, on le martine (allusion à St Martin de Tours), on l’entonne, on le descend, on le lampe, on le pinte.
Chez le poète normand Olivier Basselin, né vers 1420 à Vire, on se rince le gosier comme, chez Rabelais encore, on se rinçait la dalle, les tripes ou la gargamelle (allusion à la mère de gargantua) devenue plus tard la gargoulette. Aux 15ème et 16ème siècles, on pliera le coude,
au 17ème , on le haussera et, du 18ème à nos jours, on sera adroit au coude et on le lèvera !
Le 19ème siècle très marqué par la sauvagerie des hommes (souvenons-nous de Bismarck !) fera mentir la réputation apaisante du vin, faisant de lui la source d’énergie de armées (c’est le règne des cantinières dont, au seuil du 20ème, la reine sera... la Madelon) et nous offrira des expressions très imagées comme : on se charge le fusil, on se rince le fusil, jusque chez Victor Hugo où on s’en colle un dans le fusil !

Le vin, discrètement, finit aussi par forger et unifier… une Europe toujours en gestation ! Au 13ème siècle, on buvait comme… un Anglais ! Puis on a bu à l’allemande. Enfin, depuis le 18ème, on boit comme un Polonais ! Jusqu’à devenir soûl comme un garde champêtre… français !
Et il devient écologique puisqu’il encourage à mieux connaître le monde animal… Ne dit-on pas : Soûl comme un canard, un cochon, un dindon, un dogue (17ème siècle), une grive, un pou, une tique… ou plein comme une vache !
Le vin va aussi participer à la prétendue Renaissance de la société ! La Renaissance, cette époque de régression sociale qui, contrairement au Moyen Âge respectueux, va asservir la femme en lui interdisant de jouer un rôle public, et affirmer…

Le vin fait du bien aux femmes, surtout quand ce sont les hommes qui le boivent !

Hier, illustrant l’éternel « Faites comme je dis, ne faites pas comme je fais », l’Église diabolisait Bacchus, qualifiait les participants aux Bacchanales de « singes de Dieu ». Aujourd’hui, en ces 15ème et 16ème siècles de mutation, des papes comme Sixte IV et Alexandre VI, surtout célèbres pour leurs crimes et politiques de génocide (souvenons-nous de Savonarole et de l’évangélisation des indigènes d’Amérique du sud…) commandent à des peintres comme Botticelli des fresques scabreuses. Jules II, par exemple, dont on répète partout qu’ « il n’est pape que jusqu’à midi, puisque, passée cette heure, sa béatitude est dans les vignes du Seigneur », qui commande à Léonard de Vinci un surprenant Bacchus au corps d’athlète, en tous traits semblables à son saint Jean-Baptiste de 1509. Il porte tous les attributs traditionnels : peau de panthère, couronne de feuillages et thyrse…
Du côté des princes, on n’est pas en reste : Laurent de Médicis et duc de Ferrare commandent à Bellini et Titien des représentations de Bacchus. Et, à Venise, Le Tintoret et Véronèse le représentent jusque dans les palais les plus officiels.
Fort heureusement, en France, Ronsard célébrera à sa manière le renouveau bachique et les beautés de l’amour, même si pour les prêtres de base, l’ivresse reste un péché :
Versons ces roses près ce vin
Près de ce vin versons ces roses,
Et boivons l’un à l’autre, afin
Qu’au cœur nos tristesses encloses
Prennent en boivant quelque fin (…)

Les Nymphes de rose ont le sein,
Les coudes, les flancs et les hanches :
Hébé de roses à la main,
Et les charites, tant soient blanches,
Ont le front de roses tout plein (…)

Bacchus, épris de la beauté
Des roses aux feuilles vermeilles,
Sans elles n’a jamais été,
Quand en chemise sous les treilles
Il boit au plus chaud de l’été.
Ronsard Odes Livre IV Image Fotosearch

6 commentaires:

micheline a dit…

Superbe Somme ....
Des mots pour le dire ou de la chose pour en jouir ne sais quels nous enivrent mieux.
et j'attends de voir passer les chevaliers de la Table ronde.

Gilles a dit…

J'espère que vous les avez attendus en levant votre verre, chère Micheline... Les voici, ces Chevaliers !
A votre santé !
Cordialement.
Gilles

Rénica a dit…

"Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise,
Mais enivrez-vous,
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé , dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : "Il est l'heure de s'enivrer!
Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous;
Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu,
à votre guise." CHARLES BAUDELAIRE

J'aime beaucoup ce texte...à chacun son (ses)ivresse(s)...

Je vous invite Gilles à trinquer à la vie tout simplement et aux jolis moments partagés... Bourgogne ? Bordeaux ? vin du Jura...? je vous laisse le choix...il me conviendra quel qu'il soit ! Et q'importe le flacon pouvu qu'on ai l'ivresse...
tchin

claudie a dit…

Tout ça me donne envie d'aller boire un tit gorgeon, c'est l'heure ; sans pour autant me murger.
juste l'ivresse de la vie.
Allez tchin ! Au vin de l'amitié.

béatrice a dit…

Cette ivresse qui seule permettait et permet la communication avec les esprits ...le vin dans les rites depuis l'origine des temps est à la fois le sacré et la fete.Buvons!

Gilles a dit…

Les vins des Côtes du Rhône ont ma préférence. Peut-être parce qu'ils regorgent de ce soleil qui manque tellement à notre septentrion... ou parce qu'ils sont ce lien gouleyant entre le nord et le sud, entre le zénith et le nadir, entre le haut et le bas, entre le profane et le sacré, cette invitation au... voyage intérieur !
Mais tous ont ma gourmande sympathie pour leur pouvoir... d'éveil !
Trinquons donc ensemble, amies, amis, au partage des fruits du coeur, et... buvons !
Gilles